Ce mois-ci, nous souhaitons mettre en avant une association avec laquelle nous entretenons depuis longtemps des relations. Il s’agit du Cercle d’Etude de l’Ile de Pâques et de la Polynésie (CEIPP).
Nous avons donc demandé à son président Raymond Duranton la permission de publier un de ses articles dont l’objet est le récit du passage de Lapérouse à la célèbre Ile de Pâques.
Si le sujet de l’Ile de Pâques vous intéresse, n’hésitez pas à adhérer à cette association. Vous trouverez le lien en bas de cet article.
Voici donc l’article de Raymond Duranton
Source
L’édition originale de l’ouvrage « Lapérouse, voyage autour du monde », publiée en avril 1791 par Louis Marie Milet-Mureau, est inaccessible. De nombreux livres en furent tirés, changeant peu le texte. L’ouvrage des Éditions Maspéro a ici été utilisé. En fait, pour le sujet assez mince traité, je n’ai résumé que les endroits où Lapérouse parle de l’Île de Pâques : les chapitres IV et V (pp. 64 à 91), un peu la fin du chapitre III et un peu le début du VI. Une trentaine de pages à lire avec attention car le texte a été rédigé par un marin en mission.
Situation
Le long périple de Lapérouse ne sera pas rappelé ici. La carte jointe montre la petite partie qui nous intéresse, avec escale au Chili. Lapérouse disposait de deux frégates, l’Astrolabe et la Boussole, et à son bord, les meilleurs savants français de l’époque.

Notations
- Lapérouse utilise des unités de mesure de dimensions très variables : mille (nautique), lieue, toise, pied, etc. Le lecteur pourrait être trompé par le glossaire en fin de livre, qui donne les évaluations actuelles. Nous pensons que la lieue pour les marins d’alors valait environ 5 km et la toise 1,9 mètres.
- Il utilise le terme « Indiens » en parlant des habitants des îles.
- Il donne des noms d’îles changés depuis, comme Owhyhee pour Hawai’i. Sont citées aussi des îles reconnues inexistantes depuis, comme celles découvertes par d’anciens navigateurs.
Approche
Dans la nuit du 8 au 9 avril 1786, Lapérouse suivit les côtes de l’Île de Pâques à 3 lieux. Une note hors texte (p. 59) indique que Davis et Cook ont dû se tromper en disant qu’il y avait 2 îles à Rapa Nui.
Au matin, le temps étant beau, les frégates ancrèrent dans la même baie où fit escale Cook, Hanga Roa, abritée des vents, sauf ceux d’ouest (p.59.)
Accueil
Dans la baie, d’abord à une lieue, les Indiens suivirent les bateaux, parfois en pirogue, parfois à la nage. Puis ils vinrent à bord en riant, sans arme. Ils étaient d’une physionomie différente de celles qui étaient connues par Cook et le peintre Hodges qui faisait partie de son expédition.
Lapérouse offrit aux habitants en cadeaux, des animaux (chèvres, brebis, cochons) et des graines à semer pour les faire pousser. Mais les insulaires volaient des attributs à l’équipage (chapeaux, mouchoirs) qu’ils emportaient sur leur tête, puis se dispersaient. Lapérouse évaluait les insulaires à 800, dont 150 femmes assez agréables qui volaient en offrant leur faveur. Mais dans l’ensemble, les Français ressentirent un accueil sans perfidie.

L’image ci-dessus représente l’équipage de Lapérouse sur l’Ile de Pâques. On y voit en bas à gauche, des personnages tentant d’établir le dialogue avec les insulaires (parmi eux, peut-être Simon Lavo ou Lavaux, chirurgien de la Marine et doué pour les langues), des dessinateurs, d’autres prenant des notes et, détail amusant, à droite, un insulaire tentant de saisir le chapeau d’un membre de l’équipage.
Le soir vers 8 heures, Lapérouse « prit congé de ces nouveaux hôtes » (p. 60) et leur fit comprendre par signes qu’il reviendrait le lendemain. Les Indiens repartirent dans leurs pirogues en dansant.
Préparation
Lapérouse fit installer sur l’île une tente, sous le commandement de Morel d’Escures. Ceux-ci avaient ordre de ne pas user de violence, même de coups de crosses, pour éloigner les Indiens.

Les soixante-dix hommes choisis pour explorer l’île furent divisés en deux troupes. L’une fut dirigée par Lapérouse lui-même, elle s’éloigna assez peu des frégates. L’autre (chapitre V), avec des hommes aimant marcher et des savants, était dirigée par Fleuriot de Langle, elle devait s’enfoncer dans l’île. L’ensemble des observations rapportées est déjà bien connu des membres du CEIPP, notamment par le livre « Les mystères… » et les recherches ultérieures. Je ne vais traiter ici que de 2 ou 3 remarques originales.
Végétation
Comme il connaissait l’Île de France, Lapérouse pensait y trouver une ressemblance avec l’Île de Pâques. Sur l’Ile de Pâques, les arbres existaient auparavant, en groupe ou à l’abri du vent ; sinon ils périssaient. Mais les habitants avaient eu l’imprudence (p.65) de les couper. C’est pourquoi il ne subsistait que des arbustes de muriers et mimosas, et non pas de grands arbres nourriciers comme dans le reste de la Polynésie.
Des pierres retournées gardaient la fraicheur nocturne et abritaient les jeunes plantes. Mais il n’y avait de ruisseau ; l’eau douce était très rare. De Langle vit le volcan Rano Kao au sud-est. Les habitants vivaient de patates douce et d’igames (Lapérouse ne parle pas de taro) et peu de la surface semblait cultivé.

Lapérouse et Cook, des attitudes parfois divergentes
Contrairement à Cook, Lapérouse a une bonne opinion des Indiens.
- L’Astrolabe et la Boussole, avec un équipage en bonne santé, avaient fait à La Conception le plein de vivres pour plusieurs mois et ne demandèrent rien aux Indiens de l’île, leur apportant même des animaux et des graines.
- Au contraire, les navires de Cook après une longue route pénible depuis Tahiti, avec des hommes malades du scorbut, manquaient de tout, surtout d’eau douce et de nourriture. Ils se mirent à piller une île pauvre au grand malheur des habitants.
Conclusion
Dans ce passage, ancien et précieux par ses détails, on remarque que Lapérouse voue beaucoup de respect à James Cook mais il le critique sur des points précis. J’ai l’impression que ce fait a souvent été ignoré par les chercheurs suivants qui ne comparèrent pas assez les deux témoignages.

Lapérouse était un gentilhomme français, de l’époque prérévolutionnaire où les philosophes publiaient leurs écrits. Mais il était en mission du roi et devait obéir aux ordres. Il se garda bien d’appeler les Indiens des « sauvages » et ne les jugea pas sévèrement. Les Indiens n’accueillirent pas les arrivants en ennemis, mais en dansant et chantant, ce qui ne les empêchait pas de leur prendre ce qui leur faisait envie. Lapérouse pensa qu’ils vivaient ainsi, mettant tout en commun. Les femmes restaient en arrière, gardant les enfants alors que les femmes jeunes et désirables, s’offraient sans vergogne quand le cadeau leur paraissait tentant. Le sens de propriété était différent de celui de l’Occident.
Image représentant James Cook
Départ
Le 10 au soir vers 8 heures, tous les hommes et matériels furent rembarqués. Lapérouse dit qu’il partit par la côte nord (en fait nord-est au début.). En route vers les Îles Sandwich (Hawaii), il vit l’Île de Pâques pour la dernière fois.
Il est donc à noter que l’expédition Lapérouse ne passa que très peu de temps sur cette île.
Adrese du site de l’association CEIPP : https://centredetudesiledepaques.wordpress.com/
Merci pour leur contribution à Anne-Marie et Jean-Michel

