Alejandro Malaspina

Malaspina, le navigateur oublié, commandant d’une expédition inspirée de celle de Lapérouse (1ére partie)

Nous allons consacrer deux articles à ce navigateur méconnu. La deuxième partie sera publiée sur notre site au mois d’octobre.

Des grands navigateurs du XVIIIe siècle, on retient les noms des prestigieux Wallis, Cook, Bougainville et La Pérouse, entre autres… Donc essentiellement des Britanniques et des Français. Du côté des Espagnols, on se souvient des navigateurs du XVIe et du début du XVIIe.
A croire que les navires espagnols ne croisaient plus sur les océans au XVIIIè.
Oubliés Felipe Gonzalez de Ahedo ou Domingo Boenechea ? Oublié Malaspina ? Et pourtant Alejandro Malaspina a effectué un voyage de 4 ans et 3 mois que l’on peut comparer à l’expédition de Lapérouse, ramenant un équipage presque au complet et en bonne santé. Seuls quelques hommes ne reviennent pas comme le botaniste Antonio de Pineda.
Comme Lapérouse, Malaspina est un humaniste mais il a eu le malheur d’être trop en avance sur son temps ce qui lui vaut à son retour d’Espagne, au lieu des éloges attendus, d’être condamné à 10 ans de prison. Les accusations portées contre lui : être un révolutionnaire et conspirer contre l’empire espagnol.

Qui était Alejandro Malaspina ?

Qui est cet extraordinaire navigateur ? Pourquoi est-il tombé dans l’oubli ?
Alessandro Malespina est né le 5 novembre 1754, à Mulazzo en Toscane. Il décède le 9 avril 1810 à Pontremoli, Toscane.
C’est un italien de noble lignée, ses parents sont le marquis Carlo Morelo et Caterina Meli-Puli di Soragna. Le jeune Alejandro passe son adolescence, de 1762 à 1765, auprès de son oncle, vice-roi de Sicile et suit des études religieuses, entrant même dans l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il ne prononce pas ses vœux.

On le retrouve à La Valette, port de Malte, où il s’initie à l’art de la navigation. Après le décès de son père, il s’installe en Espagne, où ses origines nobles lui permettent, en novembre 1774, d’entrer en tant qu’aspirant (en espagnol guardiamarina) dans la Marine Royale. Il a alors 20 ans. Il est donc à Cadix (ville qui abrite la prestigieuse école de marine d’où sortaient les officiers de la Marine espagnole et où accosta Lapérouse lors de son retour de l’expédition de la baie d’Hudson en 1782). Sa carrière évolue vite.

Dès janvier 1775, à bord de la frégate Santa Teresa, il connait son baptême du feu au large de Mellila assiégée par le roi du Maroc. Il participe activement aux conflits contre le sultan du Maroc et le Bey d’Alger. De 1777 à 1779, il effectue son premier voyage océanique, il est aux Philippines, avant de veiller à l’isolement maritime de Gibraltar pendant la guerre d’Indépendance des Etats-Unis qui se déroula de 1775 à 1783 (l’Espagne étant du côté des Américains, contre les Anglais). Il est promu capitaine de frégate à la fin de la guerre sur l’Astrea puis lieutenant de frégate sur le San Julian. Il joue un rôle important dans la bataille Moolight Battle. Son navire le San Julian est capturé par les Anglais mais il est autorisé à rester à bord alors qu’une violente tempête menace les bateaux de s’échouer. Malaspina sauve le San Juan et reprend son commandement. Le navire reconquis, il rentre à Cadix avec la bannière espagnole. On compte encore à son actif : l’attaque de Gilbraltar en 1782 et celle de Cap Spartel. A la fin de la guerre avec le Royaume Uni, il est capitaine de frégate. A partir de 1783, il est l’objet d’une enquête de l’Inquisition qui lui reproche de se promener avec son chapeau sur la tête lors de la prière du Rosaire. Il n’est pas davantage poursuivi. Capitaine en second de la frégate Asuncion, il part de Cadix en août 1783 pour informer les colonies philippines espagnoles de la fin de la guerre : seize mois de voyage avec passage du Cap Bonne-Espérance.
A partir de 1785, il participe à plusieurs campagnes de relevés cartographiques en Méditerranée. Puis il reprend le commandement de l’Astrea pour une nouvelle et dure expédition, Cap Horne, Chili, Mer de Chine avec malheureusement la mort du scorbut pour seize membres d’équipage.

En 1789, il entreprend un périple de plus de 4 ans comparable à celui de Lapérouse.

Ambrosio O’Higgins, l’initiateur de l’expédition de Malaspina

Ambrosio O’Higgins (1720-1801)

Ambrosio O’Higgins, est intendant de la ville de Concepcion au Chili quand Lapérouse y fait escale le 21 février 1786. Il proposera ensuite au roi d’Espagne une expédition équivalente à celle de Lapérouse qui sera commandée par Malaspina qu’il connaissait pour l’avoir reçu précédemment après une traversée du Pacifique.

La vie de O’Higgins est étonnante : catholique irlandais, fils d’une ancienne famille dont les terres ont été confisquées par Oliver Cromwell, il n’est plus qu’un simple métayer qui fuit les persécutions de son pays en raison de sa religion.

Il se retrouve en Espagne sans doute attiré par la perspective de pouvoir pratiquer sa religion mais aussi en raison de la richesse de ce pays qui possède une grande partie de l’hémisphère occidental. Pauvre immigré sans ressource, il se met au service de l’Empire espagnol et devient gouverneur du Royaume du Chili et vice-roi du Pérou. Son œuvre en Amérique latine est immense et mériterait une étude plus détaillée.
Il est le père de Bernardo O’Higgins, qui deviendra le premier chef d’État du Chili indépendant.

Ambrosio est donc intendant de la ville de Concepcion (Chili) quand Lapérouse y fait escale. Il n’est pas encore gouverneur du Chili mais, en qualité d’intendant, il a vraisemblablement participé à la réception du navigateur français. Ont-ils sympathisé ? Nous n’avons que les réflexions de Lapérouse qui ne sont pas élogieuses sur la gestion du pays. Il est frappé par le marasme économique dans lequel se débat le Chili malgré ses richesses naturelles. Écrasé de taxes, le commerce languit et la paresse sévit. Il faudrait alléger la fiscalité : « Un très petit droit sur une consommation immense est plus profitable au fisc qu’un droit trop fort qui anéantit cette même consommation. » Hostile aux compagnies de commerce privilégiées, Lapérouse énonce sa profession de foi libérale : « Il est de la nature des privilèges exclusifs de porter la mort ou du moins l’engourdissement dans toutes les branches du commerce et de l’industrie, et il n’appartient qu’à la liberté de leur donner toute l’activité dont elles sont susceptibles. » (source : Lapérouse : un explorateur dans le Pacifique | lhistoire.fr).

C’est vraisemblablement cette visite de Lapérouse à Concepcion qui amènera O’Higgins à proposer au roi une expédition équivalente commandée par Ambrosio Malaspina. Elle partira trois ans plus tard, depuis la ville de Cadix.

Source sur Ambrosio O’Higgins : D’émigré à vice-roi : la vie d’Ambrosio O’Higgins — History is Now Magazine, Podcasts, Blog et Livres | Histoire internationale moderne et américaine

Les prémices de l’expédition

Malaspina est un capitaine d’expérience aussi bien dans le domaine de la navigation que dans la gestion des hommes lorsqu’il est désigné par son gouvernement pour prendre le commandement d’une expédition scientifique et politique. Elle est remarquable par sa durée et le fait que l’équipage a été ramené pratiquement au complet. Le décès de ses hommes morts du scorbut lors de son précédent périple l’a sans doute incité à cette prudence dont il a su faire preuve ensuite, dans l’alimentation de l’équipage mais aussi prudence dans la navigation pour ne pas mettre en danger les deux navires. Le projet reçoit l’approbation de Carlos III. Mais, au moment du départ de Malaspina, Carlos III, décédé, est remplacé par Carlos IV dont le tableau peint par Goya le représentant entouré de sa famille est bien connu.


Deux corvettes sont alors construites à Cadix, La Découverte et l’Audacieux, comparables aux navires de Lapérouse : 35 mètres de long, 4,30m de tirant d’eau. Les navires partent de Cadix en juillet 1789 soit quatre ans après La Boussole et l’Astrolabe, partis de Brest. Malaspina est chargé de visiter les possessions espagnoles en Amérique et en Asie.

Malaspina commande La Découverte, Bustamante est choisi pour commander l’Audacieux.

La Découverte et l’Audacieux

Qui est Jose Joachim de Toranzo de Bustamante y Guerra, le second de Malaspina ?

Bustamante est né à Madrid le 1er avril 1759. Il est aspirant à l’Académie Militaire de Cadix quelques années avant Malaspina. Il embarque ensuite pour les Philippines mais, attaqué par les Anglais, il est capturé et fait prisonnier en Angleterre.

En 1796, Bustamante est nommé Gouverneur du Paraguay et de Montevideo. Fait prisonnier en 1803 de nouveau par les Anglais, il est relâché, ce qui lui vaut une traduction en cour martiale dont il est acquitté.
Nommé Gouverneur du Guatemala à une époque de grande activité indépendantiste (1810-1819), il affronte les constitutionnalistes locaux réprimant durement les insurgés, il s’oppose à la constitution libérale de 1812. Il est congédié en août 1817 et retourne en Espagne en 1819 où il
meurt en 1825

Merci à Anne-Marie Guillot, notre adhérente, qui a écrit cet article à notre demande

Rendez-vous le mois prochain pour faire plus ample connaissance avec ce navigateur et son expédition autour du monde de 1789 à 1794 comparable à celle réalisée par Lapérouse 3 ans auparavant.

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