Journal de bord — Le Grand Départ de Brest (Août 1785)

À travers cette nouvelle série, l’ALAF vous propose de suivre mois après mois le voyage de Lapérouse. Chaque mois, nous reviendrons sur une nouvelle étape de l’expédition, afin de vous faire revivre, au fil du temps, les aventures, les escales, les découvertes et les observations des hommes embarqués à bord de La Boussole et de L’Astrolabe. Une manière de parcourir cette extraordinaire expédition au rythme de son voyage, et de découvrir progressivement son histoire, étape après étape.
Le comité de rédaction
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Première étape, au départ de Brest. –
Atlas du voyage de La Pérouse Milet de Mureau, 1797

Plongez sur le pont encombré de La Boussole et de L’Astrolabe. En ce mois d’août 1785, vous êtes à bord, face à l’immensité de l’océan.

1. La genèse de l’expédition et l’ombre de Cook

Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse – Geneviève Brossard de Beaulieu – 1778

L’expédition de Lapérouse s’inscrit dans le mouvement des grandes explorations maritimes du XVIIIe siècle. Sous le règne de Louis XVI, la France souhaite poursuivre les progrès de la géographie et des sciences, notamment dans le prolongement des voyages de James Cook. La relation de Lapérouse rappelle d’ailleurs un épisode particulièrement révélateur de l’importance accordée aux découvertes scientifiques. Pendant les hostilités de 1778 contre l’Angleterre, les bâtiments français avaient reçu l’ordre de laisser librement passer les navires de Cook, La Découverte et La Résolution, et de leur fournir les secours dont ils pourraient avoir besoin.

James Cook par Nathaniel Dance – Captain James Cook, 1728-79
« À l’époque des hostilités de 1778 contre l’Angleterre, il fut ordonné à tous les bâtiments français qui rencontreraient la Découverte et la Résolution, commandées par le capitaine Cook, de les laisser librement passer sans les visiter ; et bien loin de les traiter en ennemies, de leur fournir tous les secours dont elles pourraient avoir besoin. C’est ainsi qu’une grande nation montre un respect religieux pour les progrès des sciences et des découvertes utiles. »
— Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse
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Cette estime pour les travaux de Cook se retrouve également au moment de la préparation du voyage. Grâce à l’intervention de Sir Joseph Banks, La Pérouse reçoit des boussoles d’inclinaison ayant appartenu à Cook :

« Je reçus ces instruments avec un sentiment de respect religieux pour la mémoire de ce grand homme. »
— Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse
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Les récits des voyages de Cook font eux-mêmes partie de la documentation emportée à bord de La Boussole et de L’Astrolabe, témoignant de l’importance accordée aux expériences des navigateurs qui les avaient précédés.


Les récits des voyages du capitaine James Cook, emportés à bord de La Boussole et de L’Astrolabe comme guides d’exploration.

2. À bord de La Boussole et de L’Astrolabe : une expédition lourdement chargée

La préparation du voyage ne se limite pas aux instruments scientifiques. Les deux frégates doivent emporter une quantité considérable de matériel, de vivres et d’objets destinés notamment aux échanges avec les populations rencontrées au cours du voyage.

Les bâtiments sont particulièrement encombrés. La Pérouse mentionne notamment l’embarquement d’un bateau ponté démonté d’environ vingt tonneaux, de deux chaloupes biscayennes, d’un grand mât, d’une mèche de gouvernail et d’un cabestan.

Histoire de la mesure du temps par les horloges. Tome 1 par Ferdinand Berthoud – Horloge et montres à Longitude
« Nous avions en outre à bord un boat ponté, en pièces, d’environ vingt tonneaux, deux chaloupes biscayennes, un grand mât, une mèche de gouvernail, un cabestan ; enfin, ma frégate contenait une quantité d’effets incroyable. »
— Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse
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Cette surcharge a des conséquences concrètes sur la navigation : lors de l’arrivée en rade de Brest, Lapérouse constate que les bâtiments sont tellement encombrés qu’il est même impossible de virer au cabestan.

Une importante organisation scientifique

L’expédition embarque également un ensemble particulièrement important d’instruments et de compétences scientifiques. Parmi le matériel scientifique figurent notamment les horloges marines de Ferdinand Berthoud, indispensables aux observations destinées à déterminer les longitudes. Les astronomes Joseph Lepaute Dagelet et Louis Monge sont embarqués respectivement sur La Boussole et L’Astrolabe. Robert de Lamanon est chargé de l’histoire naturelle, tandis que M. de La Martinière est chargé de la botanique. Paul Mérault Monneron embarque comme ingénieur en chef et doit notamment lever des plans et examiner les positions rencontrées au cours du voyage. L’exemple seul de ce qu’emporte Jean André Mongez, sur la Boussole, donne une idée de l’ampleur du matériel embarqué : un laboratoire de chimie itinérant (acides, coupelles, creusets et mortiers), un chalumeau de minéralogiste pour l’analyse thermique des roches sur le terrain, des balances de précision et des séries de poids filigranés, un microscope compound pour l’observation des structures cristallines, de l’outillage de terrain (marteaux ,burins, ciseaux, sacs de collecte en cuir), sa propre traduction du Système de minéralogie du chimiste suédois Torbern Bergman, Le Dictionnaire de physique (dont il révisait certains volumes avant son départ), des traités de chimie et de métallurgie modernes pour l’époque (notamment ceux de Buffon et Lavoisier), sans parler de ce qui était nécessaire pour ses besoins propres et ensuite de ce qu’il ramenait de ses escales comme des porcelaines chinoises. L’expédition emporte également des instruments permettant d’étudier le magnétisme terrestre, ainsi que différents équipements nécessaires aux observations astronomiques, météorologiques, géographiques et naturalistes.


3. 1er août 1785 : le départ de Brest

Vue cavalière de Brest, de la rade, de la Penfeld et de Recouvrance, Eau-forte

Le 1er août 1785, La Boussole et L’Astrolabe quittent la rade de Brest.

Lapérouse écrit :

« Je mis à la voile de la rade de Brest le 1er août. »

Image extraite du film réalisé à l’aide de l’intelligence artificielle L’Odyssée des Lumières — 2026 — Olivier Gavignaud

La traversée jusqu’à Madère est favorisée par des vents favorables. Lapérouse souligne toutefois une difficulté importante dès les premiers jours : les bâtiments, trop chargés sur l’avant, gouvernent mal. La situation sanitaire est également surveillée avec attention. La Pérouse rapporte qu’au cours des dix-neuf premiers jours, un seul homme souffrit de la fièvre, mais que six matelots et un soldat, qui avaient échappé à la visite des chirurgiens, furent découverts atteints d’une maladie vénérienne.


Bioluminescent Handprint – NASA Milan Loiacono – 18 juin 2024
Au cours de la traversée vers Madère, Lapérouse s’interroge sur les mystérieux points lumineux qui scintillent dans l’eau de mer. Il attribue alors ce phénomène à la « dissolution des corps marins » et émet des réserves sur l’hypothèse d’animaux lumineux, estimant notamment que de tels organismes ne pourraient être répandus avec une telle profusion « depuis le pôle jusqu’à l’équateur ». Son raisonnement est compréhensible, mais il se heurte aux observations scientifiques déjà réalisées avant son voyage. Dès 1768, les expériences de Rigaud avaient apporté des éléments en faveur de petits organismes lumineux présents dans l’eau de mer, tandis que Godeheu de Riville avait décrit, dans les mers des Maldives et du Malabar, de minuscules animaux dont les sécrétions produisaient une lumière phosphorescente. La note du rédacteur du Voyage de La Pérouse le rappelle d’ailleurs assez sèchement, en soulignant que l’hypothèse du navigateur était déjà combattue par plusieurs observations.

4. 13–16 août 1785 : l’escale à Madère

Après douze jours de navigation, les deux frégates arrivent en vue de Madère. Elles mouillent dans la rade de Funchal le 13 août.

Funchal vers 1800, peinture attribuée à Nicolau Ferreira

L’accueil réservé à La Pérouse et à son équipage est particulièrement chaleureux. Le négociant anglais M. Johnston leur fait notamment parvenir des fruits.

La Pérouse insiste sur la générosité de cet accueil :

« L’accueil que nous fit M. JOHNSTON fut tel, que nous n’aurions pu en espérer un plus gracieux de nos parents ou de nos meilleurs amis. »
Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse
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Madère, laboratoire botanique

Lapérouse est frappé par la diversité de la végétation de Madère : en quelques kilomètres, le climat et les paysages changent comme si l’on parcourait une grande partie de la France. Pour Collignon et La Martinière, l’escale devient un véritable terrain d’exploration. Le jardinier veille aux plantes embarquées et récolte de nouvelles graines, tandis que le naturaliste herborise dans les montagnes et fait dessiner les espèces qu’il rencontre. Il identifie notamment un arbuste qu’il comprend bientôt comme une espèce endémique de l’île, la Globularia salicina. Mais La Martinière ne se contente pas de classer les plantes : il cherche aussi leurs usages et imagine notamment la fabrication de cordages à partir de l’écorce du bananier.

Hodges William; A View of the Island of Madeira; 1777 Captain Cook Memorial Museum

L’escale doit cependant rester courte. Lapérouse souhaite notamment se procurer du vin, mais le prix demandé à Madère est trop élevé. Il indique qu’il aurait fallu payer treize ou quatorze cents livres pour un tonneau de quatre barriques, alors que la même quantité pouvait être obtenue à Ténériffe pour environ six cents livres. Il décide donc de préparer le départ. Le 16 août, La Boussole et L’Astrolabe quittent Madère. Avant leur départ, M. Johnston fournit encore à La Pérouse une quantité importante de fruits, ainsi que du vin de Malvoisie, du vin sec, du rhum et des citrons confits.


5. 18–30 août 1785 : de Madère à Ténériffe

Le 18 août, Lapérouse aperçoit l’île Salvage, qu’il décrit comme une île sèche et dépourvue d’arbres, présentant des formations qu’il associe à des matières volcaniques. Le lendemain, 19 août, les deux frégates mouillent à Ténériffe, dans la rade de Santa Cruz.L’escale va permettre aux savants de poursuivre leurs observations.

Planches aquarellées – expedition Lapérouse – Archives nationales

Les horloges marines

Un observatoire est installé à Santa Cruz afin de suivre la marche des horloges marines de Ferdinand Berthoud. Ces observations doivent permettre de contrôler leur fonctionnement et d’améliorer la précision de la navigation astronomique.

Les observations naturalistes

Les naturalistes profitent également du séjour pour explorer l’île. En gravissant le Teide, La Martinière ne se contente pas d’observer la flore de Tenerife : il cherche déjà à savoir ce qui pourrait être utile en France. Il s’intéresse notamment à l’Euphorbia canariensis, une euphorbe pouvant atteindre plusieurs mètres de hauteur et dont la croissance spectaculaire lui paraît prometteuse comme combustible. Il va jusqu’à suggérer au botaniste Antoine Gouan de tenter son acclimatation dans les garrigues du Languedoc, près de Montpellier. Derrière cette observation botanique se dessine ainsi une préoccupation très concrète : rapporter du voyage des connaissances et des plantes susceptibles de trouver une application en France. Victime du faux pas de sa monture à Ténérife, le jardinier Collignon voit sa boîte d’échantillons s’ouvrir et perdre la quasi-totalité de son contenu dans les rochers. Seule une infime partie de ces graines parvient à être récupérée puis envoyée à l’intendant de la Marine à Brest en janvier 1786.

« J’étais sur un mulet avec mes boîtes de fer-blanc. Il fit un faux pas qui me fit presque tomber. Ce mouvement fit remuer ma boîte de fer-blanc qui était en bandoulière autour de mon corps. Cela effaroucha l’animal qui prit la fuite à travers les rochers pendant un très long temps. Je ne tombit (sic) pas mais ma boîte s’est ouverte et tout ce qui était dedans fut répandu. Je n’en pus retrouver qu’une petite quantité. »
Jean Nicolas Collignon
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La mesure du Pic de Ténériffe

Plusieurs méthodes sont utilisées pour tenter de déterminer la hauteur du pic.

les savants de l’expédition de Lapérouse faisant des mesures scientifiques sur le volcan Teide à Tenerife.
Image extraite de L’Odyssée des Lumières — Olivier Gavignaud

M. de Lamanon effectue une mesure barométrique. Lapérouse rapporte que son baromètre descend jusqu’à 18 pouces 4 lignes et 3/10 au sommet, contre 28 pouces 3 lignes à Santa Cruz au même moment. La température relevée passe également de 24 degrés et demi à Santa Cruz à 5 degrés au sommet.

Jean-Charles de Borda mesurant le Pic de Ténériffe – peinture de Pierre Ozanne, 1775-1776 – Musée Borda

Lapérouse souligne toutefois lui-même les limites de cette méthode et préfère donner les données d’observation plutôt qu’un résultat qu’il considère comme insuffisamment rigoureux. M. de Monneron entreprend pour sa part une opération de nivellement depuis le bord de la mer. Il parvient à surmonter une grande partie des difficultés techniques et considère son travail presque achevé lorsqu’il rencontre un obstacle indépendant de la méthode elle-même : les mules de ses guides n’ont pas bu depuis soixante-douze heures.

« Leurs mules n’avoient pas bu depuis soixante-douze heures ; et ni prières ni argent ne purent déterminer les muletiers à rester plus long-temps. »

Monneron est donc contraint d’interrompre son travail. La Pérouse précise qu’il avait loué sept mules et huit hommes pour transporter son matériel et l’assister dans son opération.

Le ravitaillement en vin

L’expédition profite également de son séjour à Ténériffe pour embarquer du vin provenant d’Orotava.  Soixante pipes de vin sont prises à bord de chaque bâtiment. Cette opération nécessite de désarrimer une partie de la cale afin d’accéder aux tonneaux vides destinés à recevoir le vin. Lapérouse précise que ce travail occupe les équipages pendant dix jours, le retard étant notamment attribué au manque de célérité des fournisseurs. Le 30 août au matin, La Boussole et L’Astrolabe reprennent finalement la mer.


prototype de caisse/châssis vitré de transport pour botanistes

6. Une expédition où chaque escale devient un lieu d’observation

Cactus, Euphorbe des canaries, Famille d’asclépiades -monikap Pixabay

Dès les premières semaines du voyage, le fonctionnement de l’expédition apparaît clairement : les escales ne servent pas uniquement au ravitaillement. À Madère, les équipages recherchent notamment des fruits et du vin, tandis que les savants peuvent observer l’environnement de l’île. À Ténériffe, les opérations scientifiques prennent une place particulièrement importante : observation astronomique, contrôle des horloges marines, mesures barométriques, tentative de nivellement du Pic et observations botaniques. Ces premières étapes montrent ainsi la diversité des travaux menés à bord de La Boussole et de L’Astrolabe. Navigation, cartographie, astronomie, botanique, physique et observation du milieu naturel sont étroitement associées à la progression de l’expédition.Le voyage autour du monde vient à peine de commencer.

7. anecdote intéressante

Voici le passage extrait du texte décrivant l’escale au Pic de Ténériffe, la réaction de Lapérouse face aux initiatives de Lamanon et le fait que les caractères commençaient alors à se révéler :

« A l’occasion de l’excursion au Pic, que Lamanon avait suscitée sans l’autorisation de Lapérouse, mais dont il voulait faire payer les frais sur le budget de l’expédition, le commandant dut rappeler le savant à l’ordre. Du coup, puisqu’il fallait payer la promenade, le nombre des mules fut réduit de moitié. Lamanon lorsqu’il ne payait pas voyait toujours les choses en grand. Entre le Languedocien au verbe facile mais précis et positif et le Provençal avide, dépensier et prétentieux, les choses n’allaient pas au mieux. Lapérouse cependant se voulait patient. »
contre-amiral Maurice de Brossard, Lapérouse : des combats à la découverte (Éditions France-Empire, 1978)
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Si l’Histoire a retenu les grandes avancées de la mission, elle a omis un épisode aussi cocasse que méconnu : l’incursion d’un singe clandestin qui a réduit à néant une partie des récoltes botaniques. Dans sa lettre à Thouin, Collignon relate cet épisode absent du récit officiel :

« C’est un paquet de graines du laurier de Bourbon (Laurus borbonica) que j’avais recueilli à Madère. J’en avais une plus grande quantité, mais un singe est à bord. Pendant la traversée de Madère ici, je les avais mis à sécher, et il est parvenu à s’échapper, il en a mangé la plus grande partie ainsi que deux autres espèces d’arbres dont il ne m’a laissé aucune graine. »
Jean Nicolas Collignon
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